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  Lionel Zinsou
«Plus du tiers des investissements en Afrique sont africains»
 
     
 
Lionel Zinsou : «Dans l’Afrique des années 2000 où il y a eu plus de démocratie, on a enregistré une croissance beaucoup plus forte. S’il y a une corrélation à trouver, c’est pl
Lionel Zinsou, agrégé d’économie, fait partie des voix qui comptent en France et en Afrique. A la tête de PAI Partners, une société d’investissement dotée de 11 milliards d’euros d’actifs sous gestion, et conseiller spécial du président béninois Yay i Boni, il fait partie aussi de plusieurs cercles de réflexion.
 
     
 
Date de publication : 05-02-2010
Auteur(s) / source : Propos recueillis par Adama Wade (Les Afriques)
 
     
 
Nous le connaissons surtout à travers sa casquette d’ambassadeur et de défenseur du point de vue du continent dans les cénacles de la finance et de l’économie mondiale.
A Marrakech, où il était question de la gouvernance mondiale dans l’après-crise qui se dessine, il était, entre le premier octobre et le 30 novembre, l’un des rares représentants africains à la World Policy Conference, présidée par Thiery de Montbrial de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Nous l’avons rencontré.


Les Afriques : Comment voyezvous aujourd’hui le secteur financier africain après cette grande débâcle de la finance mondiale ?

Lionel Zinsou : C’est l’un des secteurs les moins touchés. Il y a quand même eu des changements très importants. On a vu, par exemple, la Chine prendre des positions significatives. Un paradoxe toutefois : c’est que les systèmes financiers africains les plus touchés sont les plus modernes, à savoir l’Egypte, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Ces trois premières économies du continent présentent les systèmes qui étaient les plus impliqués dans le marché mondial et les plus interdépendants des grandes banques.
 Et s’il y a un pays qui a continué de croire en l’Afrique et d’investir dans ses systèmes bancaires, c’est la Chine. D’autre part, on voit des pays comme le Maroc, qui ont une vocation régionale forte, prendre des positions au Sénégal et en Afrique de l’Ouest.
La première banque du Nigeria a, de son côté, pris des positions partout en Afrique, c’est l’UBA. C’est dire qu’il y a une dynamique interne au continent, et une dynamique externe, animée par la Chine qui a accéléré ses efforts. Les travaux continuent pendant la crise. Le chiffre qui m’impressionne le plus c’est que plus du tiers des investissements en Afrique sont africains.
Les investissements sud-africains en Afrique australe, marocains en Afrique de l’Ouest et égyptiens en Afrique de l’Est constituent un bon signe.


On assiste à un certain retrait des investissements européens sur le continent. Une tendance profonde ?


A mon avis c’est temporaire. En regardant ce que font les Indiens avec les télécommunications en Afrique du Sud et toute la façade de l’océan Indien, et les Américains avec leurs investissements dans les hydrocarbures, les Européens commencent à se dire : «Il y a quelque chose qu’on n’a pas dû voir.» Il y a, à côté des Américains et des Indiens, l’investissement chinois, très important.
C’est un nouveau regard sur l’Afrique. Les Européens vont sûrement revenir et rattraper la dynamique.


Si la finance africaine a résisté, qu’en est-il donc de son économie ?

L’économie africaine a plutôt bien résisté, même si elle a enregistré des pertes de valeurs liées aux métaux et aux minerais dont les cours se sont effondrés. Globalement, l’Afrique aura évité la récession. En revanche, je serai plus optimiste si on consacre les efforts qu’il faut pour investir dans les infrastructures, comme le cas du port de Tanger Med. Il faut investir aussi dans l’énergie.
Si on ne fait pas ça, on va avoir des déséquilibres. En fait, la vraie question sur l’Afrique n’est pas la crise financière, qui concerne plutôt les pays du Nord. Le vrai problème, c’est la crise alimentaire.
Les Occidentaux situent la crise avec l’effondrement de Lehmann Brother. «Ce que je crains, c’est qu’avec la reprise de la croissance économique très forte, il y ait hausse des prix. Dans ce cas, l’Afrique serait à la merci de la moindre sécheresse.
Pour l’instant, le monde s’occupe de sa crise financière et non de notre crise alimentaire. » Or, l’Afrique a vu sa crise commencer un an avant avec les émeutes de la faim au sud, à l’est et à l’ouest de l’Afrique parce que les prix des denrées (riz, maïs) ont augmenté. Il s’agit d’un signe de crise différent, mais très important. On a dépensé quelques centaines de milliards pour régler la crise des banques.
On n’a pas dépensé quelques dizaines de milliards pour aider l’Afrique à développer son agriculture. Au Maroc, il y a eu une bonne pluviométrie qui a facilité les choses. Idem pour le Sahel. Moi, ce que je crains, c’est qu’avec la reprise de la croissance économique très forte, il y ait hausse des prix.
Dans ce cas, l’Afrique serait à la merci de la moindre sécheresse. Pour l’instant, le monde s’occupe de sa crise financière et non de notre crise alimentaire.


Devrait-on aujourd’hui accueillir à bras ouverts les fonds d’investissement et les pays riches qui viennent acheter ou louer des terres arables en Afrique ?


Cela dépend entièrement des Africains. S’ils savent mettre des règles, c’est très bien d’accueillir des capitaux dans le domaine de l’agriculture. Si, au contraire, on est en train de recommencer les grandes concessions comme ce fut le cas tout le long du XIXe siècle, du genre « je vous donne 100 000 km2 et vous faites du travail forcé, vous ne respectez aucun droit social », il y a péril en la demeure.
C’est la recolonisation. En revanche, si le gouvernement et les organisations paysannes sont capables de faire respecter leurs droits, il faut accueillir ces milliards d’investissements dans l’agriculture. Soit vous reproduisez l’économie des grandes compagnies concessionnaires et on repart 100 ans en arrière, soit vous accueillez des investissements rationnels dans un cadre de droit social, de droit de la propriété, et c’est une bonne chose.
En gros, je ne diabolise pas le phénomène, mais je n’en fais pas non plus une solution miracle. Moi je préfère que de tels investissements aient lieu dans des pays démocratiques, qui garantissent les droits de leurs citoyens, plutôt que dans les pays qui bradent leurs sols et qui ne garantissent aucun droit à leurs populations. On parle de démocratie. Mais la plupart des expériences réussies de développement sont l’oeuvre de régimes dirigistes et autoritaires.


La démocratie doit venir avant ou après le développement économique ?


C’est la décision des peuples. La démocratie ne résulte pas d’une vision conceptuelle d’un bon esprit.
Elle vient si les peuples sont capables de l’imposer, s’il y a des classes moyennes, s’il y a un syndicat, s’il y a une presse, etc. Il y a aujourd’hui un sophisme très tentant qui est de justifier la dictature par l’efficacité économique.
En Afrique, la période moins démocratique qui correspond aux décennies 80-90 a été une catastrophe économique sans précédent ; en termes de croissance par tête d’habitant, on a été stables durant toutes les années 80 et on a régressé durant les années 90. Donc, en vingt ans, on a décroché du monde entier. L’apologie de la dictature est un sophisme, c’est une contre-vérité.
D’autant que, dans l’Afrique des années 2000, où il y a eu plus de démocratie, on a enregistré une croissance beaucoup plus forte. S’il y a une corrélation à trouver, c’est plutôt dans le sens démocratie et développement. Mais moi je ne crois pas au sophisme disant « ne vous occupez pas de la politique, faites de la croissance ».


Comment expliquez-vous la fracture entre le Maghreb et l’Afrique noire ?

Je ne crois pas qu’il y ait une fracture. Mais il y a des problèmes d’immigration très compliqués. On voit de plus en plus d’entreprises tunisiennes et marocaines qui se développent en Afrique de l’Ouest. Je crois énormément aux échanges interafricains. L’Afrique est le continent où il y a le moins d’échanges internes.
Aujourd’hui, l’Europe commerce pour 73% de ses exportations avec elle-même. De l’autre côté, la Chine et les pays de l’Asie font 50% de leurs échanges entre eux.
L’Afrique ne fait que 10% de commerce avec elle-même. Cela veut dire qu’on ne sait pas échanger entre pays africains. Parmi les échanges et les complémentarités logiques, il y a le Machrek, le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. Cela va de soi.

 
 
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